Synthèse

Concours de nouvelles 2011
Synthèse de Monique




UN TABLEAU ET SON TITRE…




L'idée m'est venue, pour présenter le tableau et son titre, de partir de la description qui en est faite dans la nouvelle A l'ombre de ta lumière. Je résume : le tableau est exposé dans un musée et fait l'objet des commentaires de visiteurs qui s'entretiennent en de petits dialogues truculents. Vous allez rire, c'est sûr, et plus particulièrement notre artiste auteur du tableau, Marie-Claire Pozzobon ! Les premiers commentaires sont ceux d'un couple :

"Tiens, regarde plutôt ce tableau en face de nous ! N'est-il pas original ?
  • " Approcher l'ombre ". Le peintre aurait pu l'intituler " Eloigner la lumière ", que je n'aurais pas fait la différence.
  • Je reconnais bien là ton esprit de contradiction .Mais ce n'est pas un homme qui a produit cette œuvre, c'est une femme(…)
  • Je ne  comprends rien à ce tableau, ni le rapport à son titre.
  • Tu ne le comprends pas, alors tu le juges négativement. Tu es bien comme tous ces esprits obtus et formatés qui n'entendent que ce qu'on leur a appris, se complaisent dans leur médiocrité et refusent de regarder plus loin que le bout de leur nez(…)
  • Alors explique-moi la beauté de ce badigeonnage ! Parce qu'il est facile de faire des dessins simplistes, des traits grossiers et de déclarer que c'est de l'art moderne ou contemporain(…)

Une femme et deux enfants s'approchent du tableau(…)
  • Dis maman, qu'est-ce  qu'il fait le garçon au monsieur ?
  • Et bien, il lui caresse la joue. Tu vois, il est gentil.
  • Tu as vu ! Le monsieur a un lézard qui lui monte sur le ventre !
  • Un lézard ? Où vois-tu un lézard ?
  • Sous sa bouche .Et le garçon, il fait de la balançoire dans un chapeau.
  • Tu es sûr que c'est un chapeau ?On dirait un pneu de voiture(…)
  • En tout cas, le garçon sur le tableau n'a pas l'air rassuré, car il est tout blanc. Peut-être que le monsieur au lézard veut crever sa roue. Avec ses grands yeux jaunes, il me fait peur. Et puis on dirait que son bras saigne(…) "

Retour du couple précédent :
" Tu vois !(…) Même les enfants ne comprennent pas ce tableau.
  • Dans l'art, il n'est pas nécessaire de comprendre. Il suffit de ressentir et d'imaginer. Comme la musique (…)
  • J'imagine que l'auteur doit aimer le tango(…) .Parce que ce tableau semble tanguer avec ce personnage qui se balance. Ou peut-être le blues, parce que le fond est bleu et que ce tableau me fout le blues.(…)

Un peu plus loin :

Un couple âgé s'approche du tableau. L'homme interrogateur :
" De plus en plus étrange la peinture maintenant.
  • Oui ! A notre époque aussi il y avait des tableaux bizarres.
  • Enfin ! Tu mettrais ça dans ton salon, toi ?
  • Non ! C'est trop sombre ; puis ça n'irait pas avec mes meubles.
  • Ca irait peut-être dans la chambre du fond qui est bleu clair. "

Un peu plus tard, le couple, à nouveau :
" Et toi, que vois-tu dans ce tableau, du plus profond de ta sensibilité féminine ?
  • Je vois un enfant dans sa lumière. L'enfant est triste(…).Je vois dans ce tableau une difficulté de communication entre le monde de l'enfance et le monde adulte, un contraste entre la lumière qui illumine l'enfance et l'ombre qui plane sur la vie des hommes. "

Nouvelle amusante, certes, mais passionnante parce qu'elle contient en filigrane bon nombre des interprétations données par vous, écrivains, et que je vais m'efforcer de vous présenter, en les résumant !



I ) Un certain nombre de nouvelles présentent bien UN TABLEAU  VERITABLE à l'identique de celui-ci. Il  s'agit alors :

  • dans la nouvelle L'œuvre unique, de l'autoportrait de l'artiste en exil, oublié pendant 70 ans

  • du tableau acheté par la femme de Franck avant sa mort, et qui lui rappelait " cet ami imaginaire qu'elle s'était créé dans son enfance et à qui elle confiait tous ses secrets "(Umbra)

  • d'une peinture réalisée par un père après le décès accidentel de sa fille (1000 jours)

  • d'un tableau imaginé par Damien pour son frère malade dans la nouvelle Où es-tu ?
" Camaïeux de verts…quelques nuances bleutées …superbe portrait azuréen représentant Victor robotisé, protégé d'une carapace métallique qui empêcherait la maladie de l'envahir(…).Il prit soin de s'installer assis sur un tapis volant pour être à la hauteur du visage de son frère(…).Il accentua volontairement le volume des lèvres en rouge pour lui augmenter l'amour, la colère et l'enfer. Puis il ajouta quelques traces de sang sur le corps avant de lui ouvrir symboliquement un cœur immense , généreux, vert chlorophylle, symbole de liberté, de jeunesse, de santé, tout ce que cette putain de maladie lui a pris. "

  • d'une toile roulée dans un arbre, le saule hortillon, par    une petite fille, dans la nouvelle du même nom

  • de l'illustration sur un carton d'invitation

  • d'une sculpture sur un tronc d'arbre

  • d'un tag réalisé par Petit Paul sur la baie vitrée du presbytère (il ne se remet pas du décès accidentel de ses parents et n'aime pas sa tutrice…) :
" une sorte de tableau presque monochrome, oscillant entre le vert et le bleu, comportant une silhouette d'enfant blafarde face à une ombre humaine grossière, aux yeux dévastateurs et à la bouche avide(…).Je ne l'aime pas, Cruella, elle ne m'autorise rien. Alors, pour me venger, je l'ai dessinée là, avec ses gros yeux méchants. Et là c'est moi, flottant sur les vagues, dans ma barque de gouttes d'eau ; je traverse Cruella pour retrouver papa et maman, juste derrière. "

  • du dessin réalisé à l'hôpital par Aurore, petite fille malade,  après un rêve, et qui est le premier signe de son désir de vivre ( Rêve d'Aurore) :
" j'ai peint mon rêve de cette nuit…C'était bizarre, j'avais l'impression de flotter, d'être à la fois dans les airs sur un tapis volant et de voguer sur un bateau…j'étais toute seule, un peu perdue, puis, soudain , une grande ombre bleue s'est approchée…j'avais l'impression que c'était le docteur Jean avec sa blouse…il m'a soulevée dans son grand bras…c'était bizarre, il était couvert de bulles d'air pour m'empêcher de me noyer…j'ai voulu le remercier et j'ai tendu mon bras vers son épaule mais en fait, j'ai touché son oreille.
  • Peut-être parce qu'il est toujours à ton écoute(…) " Un peu de rose, ce matin, colore les pommettes d'Aurore.



II) Cependant,  toutes les nouvelles ne sont pas l'évocation d'un tableau. Certaines ont donné lieu à toutes sortes d'INTERPRETATIONS  et de FICTIONS :

  • une vision lors d'un rêve ou d'un coma, ou sous l'influence de la morphine

  • l'évocation d'un géant noir médecin

  • celle d'un enfant albinos, fils de Joséphine Baker !

  • le portrait d'un enfant atteint de la maladie de la lune

  • une image d'échographie

  • le déguisement de Plume. C'est elle qui parle : " Aujourd'hui, je ne serai pas gaie ", décida-t-elle, et elle ourla son œil délavé  d'un trait très indiscret. Pour ne pas se prendre trop au sérieux, elle virgula son oreille à l'envers, gomma la pointe du nez et, dans un excès de belle  gourmandise, colla sa bouche à la gelée de mûrier. "

  • le masque d'un guerrier dogon au Mali

  • une mère momifiée après un accident nucléaire

  • et diverses autres fictions : plongée dans l'enfance (Le voyage de Louise), ou cet enfant sur sa barque d'écorce dans Passages :
" Combien de temps l'enfant est-il resté ainsi, dans la barque d'écorce, jusqu'à ce que les eaux troubles l'entourent et bouchent l'horizon ?Et soudain tout fut glauque, il était prisonnier de murs verdâtres. Il s'est recroquevillé de peur comme un tout petit, dans la barque d'écorce. Derrière lui, devant lui, aucune issue, rien que la barque flottant sans pesanteur.
Alors je suis apparu, fantôme monté avec les eaux  inférieures, de la couleur des algues et presque transparent. L'enfant voyait mes yeux cernés de blanc qui le regardaient intensément quoique  vides : deux puits de tristesse infinie. "



III) Oui, mais l'OMBRE, alors, me direz-vous, puisqu'il fallait " s'en approcher " pour être dans le sujet ?…

Rappelons quelques définitions du mot dans le Petit Robert :

  • zone sombre créée par un corps opaque, absence de lumière
  • représentation d'une zone sombre en peinture
  • silhouette, apparence, forme imprécise
  • reflet, soupçon, trace
  • apparence d'une personne qui survit après sa mort
  • reflet affaibli de ce qui a été……

Revenons aux nouvelles.

Au sens propre, c'est alors l'ombre salvatrice de la forêt pour l'enfant malade : " Je pourrai m'y abriter quand le soleil se lèvera " (L'ennemi)
Et sur le tableau lui-même, " l'enfant chauve assis à gauche du tableau, regardant une ombre, la sienne, démesurée " (Révélation)

Plus difficiles à cerner, les ombres de cette " nuit berceuse " dans Passages : " je ne crains pas ces fantômes qui se sont installés à la lisière des mondes ".
C'est alors l'évocation de la vie passée, d'un moment qui fait peur :
" Cette ombre, sa vie d'avant " (L'œuvre unique), " cette plongée en apnée ….ce départ vers les zones perdues de la conscience " (Le voyage de Louise), pour rejoindre enfin " le recoin lumineux de sa mémoire…à l'ombre d'un enfant qui chantait dans le noir "

Evoquée aussi, la mélancolie, " notre part d'ombre " dans L'orage de mes 100 ans : " J'ai longtemps aimé la mélancolie, le détachement du monde qu'elle murmure dans le silence, sa sollicitude complaisante pour soi. Un petit siècle de vie m'a appris qu'elle est notre part d'ombre, un voile sombre derrière lequel on se retire, spectateurs effrayés de nos abîmes. La mélancolie ressemble à la peur, à la peur de soi, mais surtout à la peur de tendre vers l'autre. Elle nous sépare de l'amour, déchire notre part d'altérité. "

Ombre douloureuse, la mort qui s'approche, dans l'état de coma  par exemple

Plus dure encore, si c'est possible, la mauvaise conscience : " J'aurais aimé oublier à jamais cette période, oublier cette histoire qui a laissé sur ma vie une ombre indélébile " (Zone d'ombre)

Pour en finir avec cette ombre terrible, une touche plus légère, et la magie du jeu de mots, après l'échographie longuement attendue : "  Plus l'ombre d'un doute, je suis papa ! " (Maïeutique)



IV) 55 nouvelles … Interprétations diverses du tableau et de son titre… Et pourtant, PLUSIEURS THEMES D'INSPIRATION forts que l'on retrouve sans cesse :

  • la défense de la nature, l'inquiétude devant le nucléaire

  • la création artistique et littéraire " Qui domine l'autre dans cette allégorie ?L'ombre, manifestement plus grande que son créateur ! Comme le rêve qui prend le pas sur la réalité ! comme les personnages de roman qui prennent le commandement des auteurs ! "(La révélation). Où l'on voit que le héros lui-même peut ressentir de l'angoisse lorsqu'il sent faiblir son auteur créateur ! " Ne m'abandonne pas, tu n'as pas le droit de mourir avant moi, pas avant la révélation. Toi seul sais ce que je dois dire, ma révélation est liée à ta volonté, à ta vie. Ne me vole pas mon destin ! "

  • les relations difficiles entre le monde des enfants et celui des adultes, leur incompréhension mutuelle

  • la maladie, en particulier celle des enfants, le vieillissement , la mort, le deuil : " Louise voulait oublier, ne serait-ce qu'un instant, le temps figé de la vieillesse "

  • le poids du passé et des remords " Je suis ta conscience, ton remords naissant…ce réveil d'une conscience qu'il avait su étouffer jusqu'à maintenant " (Umbra)
Nécessité pourtant " d'approcher l'ombre sans que celle-ci ne nous glace " (1000 jours)

  • désir de remonter le temps pour revenir sur les choix faits jadis et modifier ainsi le cours de sa vie : " J'ai souhaité que revienne le moment du choix sur la Terre, ce carrefour où j'aurais pu prendre l'autre chemin…je dois accoucher des mots que je n'ai pas pu prononcer, les extraire un à un de mon ancienne vie. "  (Passages )

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Vos textes étaient graves pour la plupart : tonalité tragique, désespérance, désarroi, pessimisme…Restons pourtant sur une note d'espoir et terminons par cette si belle phrase :

" Personne ne pourra à présent m'étouffer, je suis tellement forte avec cet enfant contre moi." (Passages)


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